dimanche 11 juillet 2010

Ben au MAC

Après Andy Warhol en 2005 et Keith Haring en 2008, le musée d'art contemporain de la ville de Lyon, proposait, jusqu'à aujourd'hui, une rétrospective du peintre français Benjamin VAUTIER, plus connu sous Ben.

Je profite d'un long week-end dans la capitale des Gaules pour aller y faire un saut. Arrivé sur place, hier, plus d'une heure avant la fermeture des portes, le guichetier m'informe qu'il faut à peu près 2h30 pour faire la visite. Soit ! Je décide donc de reporter cette visite au lendemain. Je me rappelle aujourd'hui que ma grand-mère me disait toujours de ne jamais remettre au lendemain ce que l'on peut faire le jour même...

Annoncée guidée à 11h, c'est donc à cette heure que je me présente. Je connais bien Ben (encore que... j'ignorais qu'il avait adhéré à Fluxus !), c'est un artiste que je suis depuis déjà pas mal de temps, je me tiens au courant de son actu, j'ai fait il y a encore peu sa dernière expo à Paris sur la mort... J'attendais beaucoup de cette visite guidée, je pensais qu'elle allait vraiment m'apporter une plus-value, en vertu du principe selon lequel on apprend mieux ce que l'on sait déjà.

Autant le dire de suite : J'avais fixé la barre trop haute, j'en attendais trop. On adhère ou pas à l'Art Contemporain, mais il vaut mieux ne pas trop creuser, trop chercher à comprendre, ou trouver de la cohérence. Tout est Art. Point barre. A essayer d'approfondir, on se demande, de plus en plus, si on n'est pas pris pour des imbéciles.

Notre guide est une jolie brune au physique très agréable, cheveux courts, un peu garçon manqué, dynamique, souriante, open. Elle peut parler des heures. J'ai un peu l'impression qu'elle ne sait pas trop où elle va. Elle entame une sorte de promenade et se laisse guider par nos questions, nos remarques. Rien ne semble vraiment établi. Elle a bien travaillé son sujet, elle le maitrise, elle sait qu'elle ne pourra pas dire la moitié du quart de ce qu'elle pourrait dire dans le temps qui lui est imparti (1h30). Elle se lance certainement en pensant qu'elle fera et dira ce qu'elle pourra, mais que de toute façon elle n'épuisera pas le sujet. C'est impressionnant !

Tout comme l'expo. 1000 ou 1200 œuvres de l'artiste (50 ans de carrière) sur 3000m² (trois niveaux). Des tableaux bien sur, mais aussi des sculptures, beaucoup de photographies, et toutes sortes de performances. Elle a été établie par l'historien d'art, spécialiste de Fluxus, Jon HENDRIKS au premier étage, et par Ben lui même au deuxième et troisième niveau.
On voit, du reste, de suite la différence. Là, on prend de la distance en exposant de façon très académique, ici on a l'impression d'être dans un fourbi, plongée directe dans l'univers du maître. C'est par là que l'on commence la visite.

La guide commence par nous donner des éléments biographiques : Ben a 75 ans, il est né en Italie. Il a fui la guerre, et est revenu en France, à Nice, où il s'est installé et où il vit toujours. Il n'a pas fait l'école des Beaux Arts, et n'a même pas été scolarisé du tout. On le remarque dans ses toiles... aux fautes d'orthographe ! Bon parfois, c'est, bien sur, fait exprès : il cherche le jeu de mot. Et puis, l'orthographe est une convention, l'artiste est là aussi pour casser les conventions. Mais visiblement il lui arrive de fauter malgré lui.
En 1958, il ouvre un magasin de disques, qui devient rapidement un lieu d'expérimentation, un laboratoire d'art contemporain. En 1962, sort le manifeste Fluxus, Ben le signe. Et c'est parti !

On reconnaît de suite en pénétrant le Bizart baz'art, performance en résidence au Musée depuis 2003 (c'est important pour la suite), ramassis d'objets et de gadgets de toutes sortes, accompagnés bien souvent d'une phrase contextualisante.

Je remarque que cette œuvre est photographiée, allègrement, sous les yeux d'un employé du musée (Du reste, je ferai la même chose !). Je m'en étonne auprès de notre guide.

Ha ha ! me dit-elle. Ça c'est tout Ben ! Ne pas autoriser les visiteurs à prendre des photos, c'est contraire même à toute la philosophie de Ben, qui a travaillé sur l'appropriation, la société de consommation (J'en passe et des meilleurs). Bien sur qu'on peut prendre des photos, il ne faut juste pas les prendre avec flash !
Moi, je veux bien entendre ce discours, mais j'ai tout de même deux observations à faire.
La première, c'est qu'il m'a été formellement interdit de prendre des photos lors de l'exposition Ils se sont tous suicidés à la galerie Daniel TEMPLON ! Peut-être que le galeriste ne connaissait pas la philosophie de Ben...
La seconde est que ce musée, le Musée d'Art Contemporain de Lyon, m'a également interdit de prendre cette même œuvre, le Bizart baz'art, il y a deux ans de cela, quand j'étais venu pour la rétrospective Keith Haring !!!!! La philosophie de Ben était-elle encore en germe ????

Il ne faut toutefois pas croire que devant ces contradictions, mon interlocutrice ait perdu la face, ou n'ait rien trouvé à redire. Sans être capable le moins du monde de rapporter ou de synthétiser son propos, je peux cependant affirmer qu'elle a tenu deux minutes de plus ! Y'a pas à dire ça confine au génie !

La visite se poursuit, on fait les autres étages de l'expo, puis vient le moment des éventuelles questions. Moi, j'en ai toujours dix mille sous le coude. De peur de lasser l'auditoire, je n'en sélectionne qu'une seule : Ben a consacré une bonne partie de sa vie et une part importante de son œuvre ou de sa réflexion, à dénoncer la société de consommation. Son nom figure pourtant sur une quantité toujours exponentielle d'objets de consommation courante : agendas, cahiers, stylos, briquets, chaussettes, jeux de carte, sacs en tout genre... Comment l'artiste gère-t-il cette contradiction ?

On a alors assisté à un numéro de haute voltige !

Cette contradiction n'en n'est pas une (au contraire, elle ira jusqu'à tenter d'argumenter que c'est en réalité très cohérent) ! Par cette démarche, Ben fait entrer l'œuvre d'art dans le supermarché ! Soit ! Mais ça ne nous éclaire pas beaucoup plus !
Si ! Parce qu'en fait il ne touche quasiment rien sur tout cela (moi, ça, j'aimerai tout le même le voir). C'est un vieux monsieur qui n'a pas de fortune, et qui vit encore dans sa maison niçoise. Au contraire, il a même refusé de signer de son nom certains projets qui ne l'intéressaient pas.
Bon encore une fois, si c'est pour toucher un maximum de monde, et abolir les frontières entre l'Art et les gens pourquoi les refuser ? Mais surtout cette démarche n'a de sens qu'à partir du moment où l'on sait qu'il est effectivement désintéressé. Or jamais, et nulle part, il ne communique là dessus !

Je poursuis :
- En même temps, un cahier griffé Ben mais produit en quantité industrielle est-ce que c'est encore de l'Art ?
- Ha !? fait-elle, énigmatique, alors que tout le monde était suspendu à ses lèves en attendant sa réponse.
- Bah... Vous avez bien un avis personnel !
- Oui ! mais justement. Il est personnel ! Passez une bonne journée.
Je sentais que notre petit groupe, malgré toutes ces explications, n'était pas totalement convaincu. Tout le monde a rebondi à chacune de ses remarques et personne ne comprenait vraiment.

Bref, tout est dans tout, et inversement. Tout est Art, et il suffit que l'artiste décrète que son travail est art pour qu'il le soit !

Je suis assez déçu. Mince ! On s'est tous levé un dimanche pour être là à 11h ! On n'était pas venu pour lui dire que l'Art contemporain c'était de la merde ! On y était allé pour chercher des explications, un peu de sens, une mise en perspective de ce que l'on connait et que l'on aime déjà !

Après 1h45 de visite guidée, il me reste assez peu de temps pour pouvoir parcourir l'expo à mon rythme. J'ai l'impression de la bâcler. Pas assez de temps pour voir les films, ou pour parcourir la boutique du musée.

A je ne plus quel étage, je tombe sur cet objet incroyable : une balle tourne toute seule sur elle-même à quelques cm de la chaussure d'un footballer. Il n'y a aucun "trucage", elle est prisonnière en réalité du courant d'air expulsé par le pied. Le gardien m'assure que cette expérience est reproductible à la maison avec un sèche-cheveux et une balle de ping-pong. Enjoy !


video

Juste avant de sortir du bâtiment, je repasse devant ce tableau sur lequel finalement je bloque :