mardi 29 juin 2010

Fabrice LUCHINI lit Philippe Muray

Depuis le temps ! Depuis le temps que LUCHINI remplit des salles entières en lisant des textes d'auteurs ! Depuis le temps qu'il m'impressionne à la télévision ! Je n'ai que trop tardé à aller le voir.

C'est chose faite depuis ce soir. Après avoir loupé la lecture de textes de Roland Barthes ou de Charles Baudelaire, je viens, en effet, d'assister à celle d'extraits de l'œuvre de Philippe Muray, l'essayiste et penseur (critique) de la modernité.

Le spectacle, puisque c'en est un, a eu lieu au Théâtre de l'Atelier (18ème), endroit ravissant trônant au pied d'une petite place ombragée. La chaleur et l'horaire (19h) n'ont visiblement rebuté personne. Il y a foule.

Si Muray est au centre de la représentation, celle-ci débute par du Cioran, et sera pontuée par des textes, souvent courts de Péguy, Jouvet ou encore Nietzsche.

Ça commence fort, par un texte de 1998, intitulé Martine AUBRY fait concurrence à l’état civil (du reste, je pense que ça démarre trop fort. Je ne suis pas sur qu'il respecte la règle de l'intérêt croissant : le dernier texte, celui de Jouvet, était de trop). C'est très fin, plutôt intelligent, et surtout irrésistiblement drôle. FINKIELKRAUT a eu bien raison de remarquer au moment de sa disparition que l'on perdait un très grand auteur comique.
En voici le début :

"Un bataillon d’agents de développement du patrimoine ouvre la marche, suivi presque aussitôt par un peloton d’accompagnateurs de détenus, puis arrivent en rangs serrés les compagnies d’agents de gestion locative, d’agents polyvalents, d’agents d’ambiance, d’adjoints de sécurité, de coordinateurs petite enfance, d’agents d’entretien d’espaces naturels, d’agents de médiation, d’aide éducateurs en temps péri-scolaire, d’agents d’accueil, des victime et j’en passe énormément. Ferme le cortège un petit groupe hilare d’accompagnateurs de personnes dépendantes placées en institution, talonné par des re-découvreurs de l’histoire des villes et des promoteurs des ressources touristiques en direction des pays émergents. Musique.
Vers le ciel d’azur s’envolent des ballons, un camion-grue déguisé en sapin de Noël s’élance en grondant, la foule massée des deux côtés de l’avenue applaudit sauvagement, le monde retrouve enfin sa base. Le Patrimoine est rassuré, la Petite Enfance respire. Le Tissu Social en cour de réparation frémit d’aise les réjouissances ne font que commencer. Non, non, non, il ne s’agit pas d’une parade des arts de la rue, il s’agit des nouveaux emplois-jeunes de Martine AUBRY, réunis dans un rassemblement imaginaire tel qu’il pourrait se présenter à l’occasion d’une fête géante, une sorte de, je sais pas moi, une sorte d’Halloween à l’échelle nationale, une Love-Parade en plein Paris, une Job-Pride mais oui pourquoi pas ?! Une Job-Pride !"
Et de poursuivre dans la même veine :

"Les métiers d'autrefois avaient une histoire, un passé, un poids, et je parle même pas de leur utilité. Les emplois-jeunes de Martine Aubry s'avancent légers. Ils ne pèsent rien. Ce sont des professions sans emploi (...) Des mots sans engagement. Des vocables à durée déterminée."
Avant de s'interroger :
"Qu'est-ce que ça peut être, le comportement d'un type en train d'aiguiller des familles ou de faciliter le décloisonnement ? (...) En plein conflit social, ça ressemble à quoi un agent d'ambiance en grève ?"
Vient ensuite le poème en vers Tombeau pour une touriste blonde. Portrait grinçant d'une altermondialiste qui lit dans le métro Christine ANGOT et Paulo COELHO et finira décapitée par un islamiste !

Puis Le sourire à visage humain. Je ne résiste pas à vous en faire lire un extrait :

"Notre époque ne produit pas que des terreurs innommables, prises d’otages à la chaîne, réchauffement de la planète, massacres de masse, enlèvements, épidémies inconnues, attentats géants, femmes battues, opérations suicide. Elle a aussi inventé le sourire de Ségolène Royal. C’est un spectacle de science-fiction que de le voir flotter en triomphe, les soirs électoraux, chaque fois que la gauche, par la grâce des bien-votants, se trouve rétablie dans sa légitimité transcendantale. On en reste longtemps halluciné, comme Alice devant le sourire en lévitation du Chat de Chester quand le Chat lui-même s’est volatilisé et que seul son sourire demeure suspendu entre les branches d’un arbre.
On tourne autour, on cherche derrière, il n’y a plus personne, il n’y a jamais eu personne. Il n’y a que ce sourire qui boit du petit-lait, très au-dessus des affaires du temps, indivisé en lui-même, autosuffisant, autosatisfait, imprononçable comme Dieu, mais vers qui tous se pressent et se presseront de plus en plus comme vers la fin suprême. C’est un sourire qui descend du socialisme à la façon dont l’homme descend du cœlacanthe, mais qui monte aussi dans une spirale de mystère vers un état inconnu de l’avenir où il nous attend pour nous consoler de ne plus ressembler à rien. (...)
C’est un sourire de salut public, comme il y a des gouvernements du même nom. C’est évidemment le contraire d’un rire. Ce sourire-là n’a jamais ri et ne rira jamais, il n’est pas là pour ça. Ce n’est pas le sourire de la joie, c’est celui qui se lève après la fin du deuil de tout."

Et de conclure :

"Les thanatopracteurs l’imitent très bien quand ils font la toilette d’un cher disparu."
On l'aura compris c'est réactionnaire. Mais c'est un vrai régal, tant c'est bien écrit.

Un spectacle donc que j'ai plutôt bien aimé.


Plutôt, car, comme souvent, le public, et ses réactions, m'ont franchement agacé, et pour tout dire un peu gâché mon plaisir.

Comment, sur des textes si fins, si intelligents, peut-on en effet avoir aussi peu de tenue et rire aussi grossièrement que cette vieille muppet toute de rouge vêtue auprès de laquelle nous avons eu le malheur d'être placé ?